• Nutrition Infantile

Préparations pour nourrissons : acide arachidonique (ARA) ou non ?

  • Médecin Généraliste
  • Pédiatre

Les déficits nutritionnels qui surviennent au cours des mille premiers jours de vie ont un impact prolongé sur la santé de l’adulte à venir. Le lait humain riche en centaines ou en milliers de nutriments et de molécules bioactives est conditionné pour favoriser la croissance optimale et le développement des nourrissons, tout en les protégeant contre les infections et les carences nutritionnelles.
L’allaitement maternel est, de ce fait, considéré comme le gold standard* de la nutrition du nourrisson jusqu’à ses 6 mois, au moins. La composition des préparations destinées aux nourrissons est optimisée et réglementée, mais l’enrichissement en acides gras en acide docosahexaénoïque (DHA) et acide arachidonique (ARA) est débattu.

La Commission européenne impose une supplémentation en DHA (20 à 50 mg/100 kcal) mais pas en ARA

La Commission européenne propose une révision du texte réglementaire encadrant la composition des formules infantiles. Ce nouveau règlement délégué, en vigueur depuis février 2021, rend obligatoire l’apport en DHA (et non plus optionnel), à raison de 20 à 50 mg/100 kcal (0,5-1 % d’acides gras), dans les formules infantiles 1er âge (0-6 mois) et 2e âge (6-12 mois).
En revanche, l’ajout d’acide arachidonique (ARA) reste facultatif, ce qui n’est pas sans susciter de fortes réserves auprès des experts en nutrition pédiatrique : ceux-ci évoquent un risque potentiel des nouvelles préparations ne contenant que du DHA.

Un risque d’autant plus plausible que les concentrations de cet acide gras :

  • dépassent celles des préparations sur le marché jusqu’à présent,
  • dépassent celles du lait humain,
  • et que le rapport ARA/DHA ne correspond pas à celui dans le lait maternel.

Le DHA et l’ARA sont 2 acides gras polyinsaturés à longue chaine qui jouent des rôles clés dans le développement du nourrisson

Les AGPI-lc sont regroupés en deux principales familles, oméga 6 (n-6) et oméga 3 (n-3). Les acides gras parents de ces familles, l'acide linoléique (LA, 18:2n-6) et l'acide alpha-linolénique (ALA, 18:3n-3), sont dit acides gras essentiels puisque les humains ne peuvent pas les synthétiser ; ils doivent donc être apportés par l'alimentation. LA et ALA sont convertis respectivement en ARA et en EPA, qui sera lui-même précurseur de DHA.

Le DHA est principalement présent dans les membranes cellulaires du cerveau et les photorécepteurs de la rétine. Il joue donc un rôle essentiel au niveau cognitif, de la mémoire et de la vision. L'ARA est, quant à lui, largement présent dans différents organes (cœur, muscles, endothélium vasculaire, Lymphocytes T, reins…) et participe à de nombreuses fonctions physiologiques : inflammation, réponse immunitaire, fonctions cardio-vasculaires, etc.

Outre l’ampleur des fonctions biologiques de l’acide arachidonique, plusieurs arguments sont en faveur de son ajout, en plus du DHA, dans les formules infantiles :

  • Cet acides gras est présent dans le lait maternel à une teneur stable et supérieure à celle du DHA.
  • En l’absence d’apports alimentaires, la synthèse endogène d’ARA est insuffisante pour assurer les fonctions biologiques non neurologiques. Les taux de conversion sont influencés par la génétique, le sexe, et la quantité d'acides gras précurseurs disponibles dans l'alimentation et par la compétition enzymatique entre n-6 et n-3 substrats pour la synthèse de l’EPA, DHA et ARA à partir de l’ALA et AL.
  • Des variants génétiques d’enzymes essentielles telles les désaturases des acides gras : une situation métabolique qui conduit à la diminution dommageable de la capacité de la biosynthèse de l’ARA, chez près de 30% des nourrissons.
  • D’autres part optimiser le rapport ARA/DHA est essentiel en termes de physiologie et de développement. La plupart des études publiées à l’heure actuelle suggèrent que le rapport ARA/DHA doit être égal ou supérieur à 1 pour assurer une utilisation optimale de ces AGPILC par le cerveau et contribuer à bon fonctionnement inflammatoire et immunitaire.

Au regard de ces données, le principe de précaution doit s’appliquer dans la mise en œuvre des nouvelles recommandations de la Commission européenne. Plusieurs arguments incitent à cette attitude : il y a d’abord la vulnérabilité du nourrisson mais aussi l’absence de conclusion définitive quant à la sécurité d’emploi des nouvelles préparations contenant au moins 20mg DHA/100 kcal sans ARA, doit en outre être soulignée et inciter à une certaine prudence. En l’absence de réponse ferme et définitive, il semble opportun de recommander, lorsque le nourrisson n’est pas exclusivement allaité, des préparations contenant à la fois du DHA et de l’ARA dans des proportions physiologiquement pertinentes jusqu’à preuve du contraire.

Dr Philippe Tellier

Tounian P et coll. ARA or no ARA in infant formulae, that is the question. Arch Pediatr 2021; 28(1):69-74. doi: 10.1016/j.arcped.2020.10.001.

* Le meilleur par excellence